Un matin, plus une trace : de plus en plus de salariés s’évaporent soudainement de leur entreprise, laissant derrière eux collègues abasourdis et boîtes mail désertées. Mais que révèle ce « ghosting » au travail, symptôme discret d’un malaise bien réel qui secoue le monde professionnel ? C’est le grand déballage, témoignages à l’appui.
Quand le silence devient la dernière réponse
Ils s’appellent Orane, Ben (le prénom est d’emprunt), Lyka. Tous jeunes, tous salariés, tous absents… du jour au lendemain. Une constante ? Aucune explication donnée en partant. Orane était littéralement malade à l’idée de retourner sur son lieu de travail. Ben ne supportait plus le climat de défiance qu’avait instauré sa DRH. Lyka, elle, voulait seulement changer d’air – et pas pour un simple week-end, direction la Russie !
Ces départs en mode « ninja », comme qui dirait, n’ont rien de faits divers isolés. Si le phénomène d’abandon de poste reste marginal, des voix s’élèvent pour signaler la hausse d’arrêts de travail où le salarié ne donne plus signe de vie, comme le souligne Jean-Christophe Villette, psychologue du travail. Il pointe un bouleversement profond induit par la crise sanitaire : une autre tolérance à la difficulté, une patience ébréchée face à l’épuisement, et surtout, cette question désormais prioritaire :
- Combien de temps sommes-nous prêts à supporter le mal-être au travail ?
Ben, l’ingénieur qui a raccroché depuis la plage
Ben, 25 ans, ingénieur en mécanique dans le sud-est de la France, s’est longtemps donné à fond. Responsabilités accrues, confiance rapide : le rêve… sur le papier ! À l’arrivée du Covid, les collègues partent en télétravail – Ben continue seul sur site. Conséquence : isolement, manque de reconnaissance, troubles du sommeil, à deux doigts du burn-out. La crise passe, mais la méfiance vis-à-vis de sa hiérarchie reste. Il sollicite une rupture conventionnelle : « Pas de problème », lui répond-on, mais « il faut attendre ». Deux mois passent, la DRH tranche finalement : impossible, « pose ta démission ».
Ben préfère prendre ses congés, direction la Grèce. À la date de reprise, l’employeur s’enquiert de sa présence. Ben expédie un selfie en maillot sur la plage. Clou du spectacle, il ne répondra plus jamais.
Lyka, Orane : trop c’est trop
Lyka, 30 ans, RH dans une entreprise informatique à Paris, décrit une ambiance délétère. Dialogue rompu, conflits à répétition, remarques désobligeantes de sa supérieure. Elle veut partir, sans contrepartie : « Si je m’investis sans retour, je coupe. » Refus de rupture conventionnelle, démission couplée à trois longs mois de préavis… tandis que meubles et billets pour la Russie sont déjà réglés ! Alors un beau matin, elle s’envole sans prévenir. Les messages, elle ne les verra jamais : le téléphone français est coupé.
Orane a connu la grande distribution à Mulhouse. Expérience chez Lidl puis Super U avant un poste de responsable adjointe chez Norma. Rapidement, l’ambiance vire au cauchemar : gestion infantilisante, surcharge, responsable directe cassante, vraie championne des remarques… jusqu’à s’immiscer dans sa vie privée avec des sous-entendus douteux. Après deux mois, Orane pleure le matin, le soir. Un jour, elle s’écoute, reste chez elle et coupe tout contact.
Changer le logiciel relationnel : un impératif pour les employeurs
Pourquoi tant de salariés préfèrent-ils le silence radio plutôt qu’une confrontation ? Jean-Christophe Villette explique que le rapport au travail a changé. Goûter à rentrer tôt chez soi, voire à rester chez soi, ça marque. Accepter de s’user à la tâche semble désormais réservé à une époque révolue.
Le psychologue cite un centre médico-social où les prestataires viennent parfois une seule journée… puis plus rien. À force de groupes de travail, les responsables découvrent qu’ils communiquent de façon très directive depuis des lustres, et ignorent que les nouvelles générations sont hypersensibles à la manière dont on leur parle ou laisse la parole. Si l’échange est inexistant, si l’ambiance est insupportable et que le métier fatigue, la tentation du « ghosting » s’impose, même sans filet de sécurité.
- Manque de reconnaissance
- Comportement ultra-directif
- Dialogue rompu
- Difficulté à obtenir des ruptures conventionnelles
La cause est rarement unique, mais elle questionne l’ensemble des pratiques managériales.
En conclusion, le ghosting professionnel ne tombe pas du ciel : il s’invite là où la parole manque, là où la considération étouffe sous le rapport de force. Le mot de la fin au psychologue du travail : « Les responsables doivent s’interroger sur la qualité de l’accueil et du cadre de valeur proposés dès le début de la relation ». Question de survie dans un monde où, parfois, la disparition reste le cri le plus audible.

