Bourses chinoises : les petits porteurs s’emmêlent les baguettes

La Bourse de Shanghai a bondi de 146% entre le 30 juin 2014 et le 8 juin 2015. Dans le même intervalle, l’indice CAC 40 progressait de 15%.

Des millions d’actionnaires Chinois se sont vus pendant quelques mois devenir millionnaires sans effort; mais les derniers arrivés ont fini par se brûler les doigts avec, à la mi-juillet 2015, l’effondrement des actions domestiques chinoises plus connues sous le vocable d’A-shares.

Le manque de maturité du marché des capitaux en Chine est mis à l’index pour expliquer ces mouvements de yo-yo. Pourtant, l’éducation financière ne fait pas défaut.

Il faut plutôt mettre ce krach qualifié par certains de « 1929 Chinois » sur le compte de la morosité du marché immobilier doublée d’une véritable frénésie collective qui aurait poussé des millions d’actionnaires chinois à spéculer en Bourse. D’où le mystérieux rallye des Bourses chinoises au cours du 1er semestre 2015, y compris sur le ChiNext, l’indice des valeurs «nouvelle-génération».

Qui sont les petits porteurs chinois ?

Une première catégorie de ces nouveaux actionnaires, est largement issue de la classe moyenne. Il s’agit surtout de non diplômés : des retraités désœuvrés, mais aussi Monsieur et Madame tout le monde, du chauffeur de taxi à l‘artisan. Ils se pressaient encore récemment dans des centaines d’officines de courtage, équipées d’un vidéo projecteur, donnant en temps réels les cours de Bourse.

Des investisseurs plus jeunes et mieux instruits, habiles à passer des ordres depuis des plates-formes en ligne, constitueraient une deuxième catégorie de petits porteurs.

Enfin, on distingue une troisième catégorie : des étudiants, toujours prêts à s’échanger des tuyaux aperçus sur leurs smartphones, à l’aide d’applications parfois fantaisistes. Ils ignorent souvent totalement les fondamentaux des sociétés cotées.

En Bourse, les volumes sont à la hauteur de l’immensité du pays. Selon Lazard Frères Gestion, certains jours, près d’un million de compte-titres sont ouverts. Les volumes échangés seraient passés en moins d’un an de 50% à plus de 250% du PIB chinois, retrouvant leurs niveaux les plus élevés de 2007.

Il faut dire que les autorités régulatrices du pays ont autorisé les brokers à augmenter substantiellement leur activité de prêts sur marge, autorisant ainsi l’achat de titres avec un effet de levier élevé.

Ce ne serait donc pas l’afflux de demande qui fait monter les cours, mais la hausse des cours qui crée la demande.

Spéculer ou préparer sa retraite

Chaque pays a ses coutumes. En Inde, autre champion des BRICs, l’or est prisé depuis des siècles, pour placer ses économies.

Les Chinois savent eux aussi qu’ils doivent préparer leur retraite. C’est une préoccupation particulièrement prégnante dans un pays qui a pratiqué le contrôle des naissances et dont les perspectives démographiques sont inquiétantes. Car contrairement à d’autres pays émergents, où les parents comptent sur le soutien de leur progéniture, les Chinois devront surtout compter sur leurs économies.

Pour Tony Nash, économiste chez Complete Intelligence à Singapour, peu d’options s’ouvrent à eux. D’un côté ils peuvent investir dans la pierre, de l’autre sur le marché actions. Longtemps l’achat d’un bien immobilier a constitué une option censée pour les ménages chinois, notamment après le krach de 2008. Mais faute de solution alternative, dans un mouvement de balancier, les investisseurs chinois passeraient sans vraiment s’en rendre compte, d’une bulle à l’autre, dans un mouvement moutonnier, de l’immobilier à la Bourse, de la Bourse à l’immobilier, selon le cycle. D’où une grande volatilité, qui fait courir des risques élevés à leur épargne.

Le gel partiel des transactions boursières, décidé dernièrement par les autorités de manière fort peu libérale, a d’ailleurs privé les petits porteurs de liquidités. Selon le China Daily, certains d’entre eux ont même étés poussés à vendre en urgence leurs biens immobiliers, probablement pour couvrir des appels de marge.

Contrairement aux pays disposant d’acteurs financiers puissants comme les compagnies d’assurance, susceptibles d’amortir les chocs, de gérer les économies dans une optique de long terme et donc d’aider leurs clients à se projeter dans l’avenir, il existe peu d’investisseurs de long terme pour stabiliser le marché chinois.

Le diktat du court terme

Face à cette ruée en Bourse, certains observateurs mettent aussi en relief l’absence de casinos en Chine continentale, qui fait du Shanghai Stock Exchange, un véritable magasin de porcelaine.

On est loin des images de la « Longue Marche ». En participant massivement aux introductions en Bourse, les petits porteurs ont cherché des gains rapides en empruntant parfois à moyen terme. Ils ont pris des risques excessifs, qui s’apparentent à de la spéculation pure et simple. De nombreux témoignages cités dans la presse locale indiquent d’ailleurs, qu’une partie importante de la population a investi en Bourse dans l’espoir d’acheter rapidement un logement plus spacieux…

Pour Dan Steinbock, director of International Business at the India, China and America Institute, « comme les Indiens, qui sont parvenus à sortir de la pauvreté, les investisseurs chinois savent d’où ils viennent et où ils ne souhaitent pas retourner. C’est pourquoi ils ont tendance à prendre plus de risques, à tort ou à raison, que le Joe moyen à New York City ».

Pourtant avec quelques décennies de retard, le modèle boursier chinois semble assez proche de celui de l’Amérique des années 80 décrite dans le fameux « Loup de Wall Street ».

Une culture financière qui ne fait pas défaut

Mais ce n’est peut-être qu’une impression. Concernant un test global portant sur la culture financière, les jeunes de Shanghai arrivent en première position, loin devant les Américains qui se trouvent au neuvième rang. C’est ce qui ressort, en tout cas, d’une étude de l’OCDE dans le cadre du PISA (Program for International Student Assessment).

Menée en 2012, cette évaluation a consisté en un test de 60 minutes, passé par 29.000 jeunes de 15 ans dans 18 pays. Les jeunes Chinois ont notamment montré une bonne capacité à épargner, notamment dans le but de réaliser un achat. Et il est possible qu’il existe une corrélation entre l’habilité à comprendre les mathématiques et la capacité à gérer ses finances. En effet, Shanghai figure aussi en tête sur le Pisa en mathématiques.

Reste à savoir si les élèves de cette ville très dynamique sont vraiment représentatifs de l’ensemble de l’Empire du Milieu et si les retraités qui jouent leurs économies en Bourse ont le même niveau.

Plus d’actionnaires que de membres du Parti

Pour sa part, Xiao Gang, ancien Président de Bank of China et actuellement Chairman of the China Securities Regulatory Commission, estimait en novembre 2012 que l’éducation financière qui a été délivrée aux dirigeants du Parti et du gouvernement à tous les niveaux a joué un rôle clé dans le maintien de la stabilité financière du pays.

Pour lui, la campagne d’éducation financière à grande échelle menée parmi les chefs de gouvernement avant la crise financière asiatique de 1997-98 et la crise des subprimes de 2008 a contribué en partie à des réformes et réglementations financières décisives. L’industrie financière chinoise aurait ainsi mieux résisté aux chocs externes.

Et selon certaines estimations, en Chine, le nombre de petits porteurs (90 millions) aurait dépassé récemment celui de membres du Parti communiste (88 millions)…

 

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