Imaginez : un matin, entre deux révisions et trois cafés instantanés, on frappe à votre porte. Quinze minutes plus tard, tous vos effets sous le bras, vous n’avez plus de chambre. Scènes surréalistes et pourtant vécues par près de 200 étudiants en l’espace d’un an. La dernière enquête de la Fondation Abbé-Pierre, publiée ce jeudi, lève le voile sur une réalité qui secoue l’enseignement supérieur : la vague (et la douche froide) des expulsions dans les résidences universitaires du Crous.
Un phénomène discret mais brutal : 193 expulsions en un an
Entre janvier 2022 et février 2023, ce sont précisément 193 étudiants résidents du Crous qui ont été expulsés, selon les chiffres inédits rassemblés par la Fondation Abbé-Pierre. Les villes étudiantes où la bataille pour se loger est la plus rude paient le plus lourd tribut : Aix-en-Provence, Lille, Versailles, Paris figurent en tête de cette liste peu enviable.
La plupart de ces expulsions ne résultent pas de tapages nocturnes ou de chambres transformées en salles de concert, mais de difficultés bien plus terre à terre : dans la moitié des cas, les étudiants ne peuvent tout simplement plus payer leur loyer. Le tonnerre gronde déjà :
- 20% des étudiants vivent sous le seuil de pauvreté
- 46% sont obligés de jongler avec un job à côté de leurs études
- les files d’attente des distributions alimentaires s’allongent
Manuel Domergue, chargé d’études à la Fondation, ne cache pas son inquiétude face à ce contexte social alarmant.
Des étudiants fragiles et mal protégés
L’exemple de Rojda, étudiante syrienne en licence de cinéma à Paris, illustre cruellement cette précarité. Sa première année, les 720 euros d’aides qu’elle percevait couvraient le loyer. Mais en demandant l’asile l’année suivante, tout bascule : ses aides fondent à 200 euros mensuels. Résultat ? Un an sans pouvoir payer, puis l’expulsion en seulement quinze minutes. Elle se souvient : « Le 31 août 2022, j’ai été jetée dehors de ma chambre en 15 minutes avec toutes les affaires. On a démagnétisé ma carte d’accès à la résidence. Pendant un mois, j’ai dormi en alternance chez des amis et dans la rue. »
Plus rarement, être expulsé peut aussi venir d’un non-renouvellement de demande de logement ou la perte du statut étudiant. Mais surtout, les protections dont bénéficient les locataires “classiques” n’existent pas en résidence universitaire :
- Pas de trêve hivernale
- Pas de commission de prévention des expulsions locatives
- Délais réduits voire inexistants avant expulsion
En fait, dans 57% des cas recensés, l’expulsion a eu lieu sans délai. Et quand il y en a, 5 à 15 jours maximum – autant dire l’équivalent d’un exposé raté.
Pressions budgétaires et pratiques contestées
Pourquoi tant de rigueur ? Pour Pauline Portefaix, également à la Fondation Abbé-Pierre :
- L’activité restauration du Crous est déficitaire ; leur équilibre financier repose donc fortement sur le logement
- Les impayés étudiants, qui tournent autour de 1 700 euros en moyenne, pèsent lourd
- Face au manque de places, 60% des contrats ne sont pas renouvelés afin d’accueillir de nouveaux bacheliers
Certains Crous, poussés par l’urgence, utiliseraient même des méthodes expéditives pour hâter les départs : changement de serrure, appel aux parents, coupure d’électricité, voire retrait des affaires personnelles. Satisfaisant pour personne – même si Clément Cadoret, directeur général délégué du Cnous, jure que de telles pratiques, marginales, seront éradiquées.
De son côté, le Cnous défend ses efforts : selon Cadoret, 30% d’assistants sociaux en plus ont été recrutés en deux ans pour accompagner les étudiants en détresse. Il insiste : ces expulsions restent rares et ne surviennent qu’en dernier recours – une version à 75% en désaccord, dit-il, avec les constats du rapport.
L’après, ou l’angoisse du vide
Une fois à la porte, difficile de retrouver un toit, surtout quand on cumule isolement social, étrangeté ou rupture familiale. Certains abandonnent leurs études faute de solution. C’est le cas de Rojda, contrainte d’arrêter sa formation faute de logement. Aujourd’hui réfugiée, elle cherche désormais un emploi, après avoir trouvé un hébergement grâce à une association.
Pour la Fondation Abbé-Pierre, il y a urgence à agir :
- Revoir le régime locatif des logements Crous (respect de la trêve hivernale, délais, gestion des effets personnels…)
- Accompagner chaque étudiant en difficulté via un travailleur social qui mobilise toutes les aides
- Construire 15 000 places de logements universitaires par an et appliquer l’encadrement des loyers (respecté dans seulement 70% des annonces !)
Aujourd’hui, seuls 6% des 2,7 millions d’étudiants ont un toit estampillé Crous. La balle est donc dans le camp des pouvoirs publics et des acteurs de l’enseignement supérieur – d’autant qu’une conférence ministérielle se profile.
La conclusion ? Si la précarité étudiante est loin d’être un sujet accessoire, elle exige enfin la priorité et des moyens concrets. Et si vous – ou un ami – sentez le vent tourner dans une résidence étudiante, informez-vous sur vos droits et n’hésitez pas à solliciter les assistantes sociales. Quinze minutes, c’est court. Autant anticiper !

