Le spécialiste français des équipements électriques, Legrand, payait cash sa réussite boursière début novembre. Après avoir caracolé en tête du CAC 40 pendant des mois, le groupe s’est pris les pieds dans le tapis de ses propres résultats trimestriels. Une chute libre qui interroge : simple accident de parcours ou aubaine pour les investisseurs en quête d’opportunités ?
Quand le trio de tête se fissure
Imaginez un peu : Legrand trônait fièrement à la troisième place des meilleures performances du CAC 40 en 2025. Seuls Société Générale (+113,3 %) et Thales (+72,7 %) faisaient mieux, surfant sur la vague des budgets militaires européens dopés par le contexte géopolitique. Avec ses 50 % de progression, Legrand incarnait le « chouchou » du secteur industriel français.
Cette belle envolée s’expliquait principalement par le réveil tant attendu de la construction européenne et américaine, deux marchés vitaux pour un groupe qui mise à 80 % sur l’univers du bâtiment, qu’il s’agisse de logements ou de bureaux.
Les data centers, la poule aux œufs d’or moderne
Les 20 % restants ? C’est là que ça devient vraiment intéressant. Legrand s’est imposé sur le marché en pleine explosion des data centers, transformant complètement l’image que s’en faisaient les investisseurs. Premier semestre 2025 solide, prévisions rehaussées : le groupe proposait ses solutions techniques (transformateurs, disjoncteurs, systèmes de câblage) au bon moment, au bon endroit.
Et pour cause ! Amazon Web Services, Google Cloud, Microsoft Azure, OpenAI… tous ces géants technologiques injectent des milliards dans leurs infrastructures. Résultat ? Une croissance supérieure à 10 % au deuxième trimestre pour cette activité stratégique.
Du coup, les analystes ont changé leur fusil d’épaule. Bank of America est passée de « sous-performance » à « achat », tablant sur une progression annuelle de 10 à 25 % sur le marché des data centers jusqu’en 2030. Jefferies a emboîté le pas, soulignant la position privilégiée de Legrand pour exploiter la croissance des « espaces blancs » de ces centres névralgiques.
Le réveil douloureux du 6 novembre
Et puis, patatras ! Le 6 novembre dernier, Legrand dégringolade de 12,2 % en une seule séance. Sa pire performance depuis mars 2020, rien que ça. Voilà le groupe relégué à la huitième marche du podium CAC 40, loin de son ancienne gloire.
Les chiffres du troisième trimestre ont refroidi l’enthousiasme des marchés. Croissance organique de 6,7 % là où on attendait 8,7 %, marge opérationnelle ajustée de 20 % contre 20,8 % espérés selon Royal Bank of Canada. Cette dernière tempère pourtant, jugeant les attentes initiales « un brin ambitieuses », surtout côté croissance.
Quand les experts se déchirent
Face à cette dégringolade, les avis se polarisent. Alphavalue y voit le revers de la médaille du succès : la correction du 6 novembre ne serait qu’un réajustement logique après une valorisation trop généreuse et des objectifs de croissance survitaminés. Le cabinet prêche la patience : mieux vaut attendre des conditions plus favorables.
Deutsche Bank, elle, rétrograde sa recommandation d' »achat » à « conserver ». La banque allemande regrette le levier opérationnel décevant et craint qu’atteindre les objectifs 2025 n’implique un nouveau ralentissement au dernier trimestre.
À contre-courant, Barclays campe sur ses positions avec un conseil « surpondération ». Leur argument ? Les fondamentaux restent béton. L’activité data centers a maintenu une croissance comparable de plus de 40 % au troisième trimestre, sans rogner sur les marges – contrairement à Schneider Electric ou ABB.
Management frileux ou stratégie délibérée ?
Barclays pointe du doigt ce qu’elle considère comme un excès de prudence de la direction. Prévoir une croissance organique quasi nulle au quatrième trimestre 2025 ? Cela supposerait une baisse des volumes d’environ 3 % liée aux effets prix, un scénario que la banque britannique juge franchement pessimiste.
Selon ses calculs, la croissance des data centers devrait certes ralentir, mais modérément – quelque part entre 1 et 5 % au dernier trimestre. Legrand devrait tenir ses promesses, illustrant ce que Barclays appelle « un excellent exemple de gestion des attentes ».
L’avenir en demi-teinte mais porteur
Royal Bank of Canada adopte une posture intermédiaire, saluant des résultats « globalement satisfaisants » qui plantent un décor constructif pour 2026. La banque rappelle une évidence : malgré l’envolée spectaculaire des data centers, l’essentiel de l’activité reste cyclique et tributaire de la conjoncture immobilière.
Bonne nouvelle : les marchés résidentiels européens et non résidentiels américains, longtemps déprimés, montrent des signes de reprise. Royal Bank of Canada mise sur une croissance durable de 4 à 7 % dans les années à venir, alimentée par le cocktail data centers en ébullition et redressement du BTP.
Avec des marges d’exploitation qui dépassent les 20 %, une conversion des flux de trésorerie libre supérieure à 100 % et une stratégie d’acquisitions ciblées qui a fait ses preuves, Royal Bank of Canada conclut qu’il y a beaucoup à apprécier chez Legrand.

