Une guerre économique invisible se joue sous nos yeux, centrée sur de minuscules puces électroniques qui font fonctionner notre monde moderne. Au cœur de cette bataille : une entreprise néerlandaise qui fabrique des machines irremplaçables, et deux superpuissances qui se disputent la domination technologique du siècle. ASML et la Chine : Washington alerte sur un risque d’accès aux technologies clés, révélant les coulisses d’un affrontement qui dépasse largement le cadre commercial pour toucher directement la sécurité mondiale et l’équilibre des forces internationales.
En bref
- ASML détient un monopole mondial sur les machines EUV indispensables à la fabrication des puces les plus avancées, avec des équipements vendus 340 millions d’euros pièce
- La Chine a augmenté massivement ses commandes, devenant le premier client d’ASML avec 70 % des ventes de systèmes DUV en 2024, contre 26 % en 2022
- Un rapport parlementaire américain accuse cinq fabricants d’équipements d’avoir vendu pour 38 milliards de dollars à la Chine en 2024, dont certains à des entités liées à l’armée chinoise
- Les États-Unis proposent un durcissement radical des restrictions visant non plus seulement les puces, mais tous les équipements permettant de les fabriquer
- L’Europe cherche à renforcer sa souveraineté technologique alors qu’elle ne représente que 10 % de la chaîne de valeur mondiale des semi-conducteurs
Les enjeux géopolitiques des semi-conducteurs
ASML et la Chine : Washington alerte sur un risque d’accès aux technologies clés dans un contexte où les semi-conducteurs sont devenus bien plus que de simples composants électroniques. Ils représentent aujourd’hui un enjeu majeur de sécurité nationale et de puissance mondiale.
Ces petites puces électroniques se trouvent partout : dans nos smartphones, nos automobiles, les centres de données qui font fonctionner internet, mais aussi dans des systèmes stratégiques comme les missiles, les drones et les avions militaires. Cette omniprésence explique pourquoi les grandes puissances se livrent une bataille féroce pour contrôler leur production.
La Chine a lancé dès 2015 son plan « Made in China 2025 », avec un investissement colossal de 150 milliards de dollars sur dix ans. L’objectif affiché ? Atteindre une autosuffisance de 70 % dans les composants électroniques pour ne plus dépendre des fournisseurs étrangers.
Les parts de marché mondiales montrent que cette stratégie porte ses fruits. La Chine est passée de 15 % du marché en 2020 à 21 % en 2024, tandis que les États-Unis ont reculé de 18 % à 13 % sur la même période. Une redistribution des cartes qui inquiète Washington et qui explique l’alerte lancée concernant ASML et la Chine : Washington alerte sur un risque d’accès aux technologies clés.
ASML, un leader stratégique dans l’industrie
ASML, pour Advanced Semiconductor Materials Lithography, est une entreprise néerlandaise basée à Veldhoven. Créée en 1984 après s’être séparée de Philips, elle occupe aujourd’hui une position unique au monde.
Cette société de 43 000 employés est l’unique fabricant en série de machines de lithographie EUV (extrême ultraviolet). Sans ces équipements, impossible de produire les puces les plus avancées qui alimentent l’intelligence artificielle générative et les technologies de pointe.
La différence entre les anciennes machines DUV et les nouvelles EUV tient à la longueur d’onde utilisée. Les DUV travaillent à 248 ou 193 nanomètres, tandis que les EUV descendent à 13,5 nanomètres. Cette précision accrue permet de graver des circuits toujours plus petits : un transisteur de 3 nanomètres est environ 50 000 fois plus fin qu’un cheveu humain.
ASML ne fabrique pas tout seule. L’entreprise s’appuie sur une chaîne d’approvisionnement internationale complexe, avec des fournisseurs clés comme Trumpf pour les lasers de découpe et Zeiss pour les miroirs et lentilles de précision. Des milliers d’autres partenaires complètent cet écosystème.
La valeur de cette technologie se mesure aussi financièrement : ASML affiche une capitalisation boursière de 355 milliards d’euros et a réalisé 2,1 milliards d’euros de bénéfice au troisième trimestre 2025. Quant au prix d’une seule machine EUV, il atteint les 340 millions d’euros.
Les conséquences des sanctions américaines sur ASML et la Chine
Les pressions américaines sur ASML ne datent pas d’hier. Dès 2018, Washington a commencé à demander au groupe néerlandais de ne plus vendre ses machines EUV les plus sophistiquées à la Chine. L’objectif était clair : empêcher Pékin de rattraper son retard technologique.
L’administration Biden a durci le ton en 2022 en étendant les restrictions à certaines machines DUV, plus anciennes mais toujours performantes. Puis en 2023, de nouvelles pressions ont visé même les pièces détachées et les services de maintenance. Le gouvernement néerlandais a finalement révoqué des licences d’exportation début 2024.
L’impact sur les relations commerciales
Paradoxalement, ces restrictions n’ont pas freiné les ventes d’ASML en Chine. Au contraire, la Chine est devenue le premier client de l’entreprise en 2023 et 2024. Un rapport parlementaire américain révèle qu’ASML aurait vendu 70 % de ses systèmes DUV à la Chine en 2024, contre seulement 26 % en 2022.
L’explication réside dans la stratégie d’anticipation des entreprises chinoises. Face à la menace de futures interdictions, elles ont massivement commandé des équipements pour sécuriser leur approvisionnement. ASML a ainsi tiré environ un tiers de ses revenus du marché chinois.
Un incident récent a toutefois assombri le tableau. Un employé d’ASML basé en Chine aurait dérobé des informations techniques sensibles via une plateforme logicielle interne. L’entreprise mène actuellement une enquête et reconnaît que certaines réglementations de contrôle des exportations pourraient avoir été violées.
Les stratégies de contournement de la Chine
La Chine ne reste pas passive face aux sanctions. Son industrie développe plusieurs approches pour contourner les restrictions américaines.
Premièrement, les fabricants chinois accumulent des stocks d’équipements avant que de nouvelles interdictions ne tombent. Cette course contre la montre explique l’explosion des commandes chinoises auprès d’ASML et d’autres fournisseurs.
Deuxièmement, Pékin investit massivement dans la recherche et développement pour créer des alternatives nationales. Le principal fabricant chinois SMIC, bien que distancé technologiquement, reçoit des soutiens financiers considérables pour réduire l’écart.
Un rapport parlementaire américain mentionne que cinq entreprises chinoises soupçonnées de liens avec l’armée figuraient parmi les 30 principaux clients des grands fournisseurs d’équipements sur la période 2022-2024. Cette proximité inquiète Washington qui y voit un détournement de technologies civiles à des fins militaires.
La réponse de l’Europe face à la montée en puissance de la Chine
L’Union européenne se trouve dans une position délicate. Forte dans certaines niches technologiques, elle ne représente qu’environ 10 % de la chaîne de valeur globale des semi-conducteurs. Elle accuse un retard sur les États-Unis pour la conception des puces et sur Taïwan pour la fabrication des modèles les plus avancés.
Bruxelles multiplie les initiatives pour renforcer sa souveraineté numérique. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, la nomination d’un vice-président chargé de la sécurité technologique, des subventions ciblées pour construire des usines : les mesures s’accumulent. Le rapport Draghi de 2024 sur la compétitivité a d’ailleurs souligné l’urgence de ces investissements.
Les Pays-Bas veillent particulièrement à conserver ASML sur leur territoire. La région d’Eindhoven, où l’entreprise s’est développée, craint qu’une délocalisation ne vide l’écosystème local de sa substance. Nous conseillons de surveiller les prochaines annonces gouvernementales néerlandaises, qui pourraient inclure des incitations fiscales ou réglementaires pour ancrer durablement le groupe.
Les recommandations du rapport parlementaire américain
Un rapport parlementaire américain récent a dressé un constat sévère. Les cinq grands fabricants d’équipements pour semi-conducteurs auraient vendu pour 38 milliards de dollars à la Chine en 2024, représentant 39 % de leurs revenus totaux.
Le rapport cite nommément Applied Materials, KLA Corporation, Lam Research, ASML et Tokyo Electron. Il accuse ces entreprises de privilégier leurs profits au détriment de la sécurité nationale américaine en équipant des entités liées à l’État ou à l’armée chinoise.
Restrictions proposées sur les exportations technologiques
Le rapport préconise un durcissement radical des contrôles. Les restrictions ne devraient plus viser uniquement les composants des puces les plus avancées, mais s’étendre en amont à tous les outils permettant de les fabriquer.
Cette approche marquerait un changement de philosophie. Plutôt que de jouer au chat et à la souris en interdisant telle ou telle technologie spécifique, Washington voudrait bloquer l’ensemble de la chaîne de production. Un pari risqué qui pourrait pousser la Chine à accélérer encore son programme d’autonomie technologique.
Alliances nécessaires entre les États-Unis, les Pays-Bas et le Japon
Le rapport insiste sur la nécessité d’une meilleure coordination internationale. Les États-Unis ne peuvent pas agir seuls quand les principaux fabricants d’équipements sont néerlandais (ASML) ou japonais (Tokyo Electron).
Les recommandations appellent à harmoniser les contrôles à l’exportation entre alliés. Sans cette coordination, les entreprises chinoises pourraient continuer à se fournir auprès de partenaires moins stricts, rendant les restrictions américaines inefficaces.
Les discussions trilatérales entre Washington, La Haye et Tokyo devraient donc s’intensifier dans les prochains mois. La difficulté sera de concilier les impératifs de sécurité avec les intérêts économiques légitimes des entreprises concernées.
Perspectives d’avenir pour ASML et les entreprises européennes dans le secteur des semi-conducteurs
L’avenir d’ASML s’annonce contrasté. D’un côté, l’entreprise bénéficie d’une position monopolistique sur les machines EUV, indispensables à la production des puces pour l’intelligence artificielle. De l’autre, elle fait face à une probable diminution de ses ventes en Chine, qui absorbe plus de 30 % de sa production.
La direction d’ASML espère que les investissements massifs des géants technologiques américains dans les centres de données IA compenseront cette baisse. Mais rien n’est garanti, surtout si de nouvelles restrictions limitent encore davantage les exportations vers la Chine.
Pour les autres entreprises européennes du secteur, plusieurs pistes se dessinent :
- Renforcer les partenariats avec les fabricants américains et taïwanais pour sécuriser les débouchés
- Investir massivement dans la recherche pour maintenir l’avance technologique
- Diversifier les marchés pour réduire la dépendance à la Chine
- Collaborer avec les gouvernements européens pour obtenir des soutiens financiers
La baisse spectaculaire des investissements directs étrangers en Chine, qui ont chuté de 82 % en 2023 pour atteindre 33 milliards de dollars, témoigne d’une défiance croissante des entreprises occidentales. Ce mouvement pourrait s’accentuer si les tensions technologiques persistent.
Nous conseillons aux acteurs européens de ne pas sous-estimer la capacité d’innovation chinoise. Si Pékin parvient à développer ses propres alternatives aux technologies occidentales, le paysage concurrentiel pourrait radicalement changer d’ici cinq à dix ans. La fenêtre d’opportunité pour maintenir l’avance technologique européenne reste ouverte, mais elle se rétrécit progressivement.
FAQ
Pourquoi l’action ASML chute-t-elle ?
Pourquoi l’action ASML chute-t-elle ? Elle peut baisser quand le marché anticipe des restrictions d’exportation vers la Chine, une baisse des ventes en Chine (plus de 30 %), ou un durcissement des sanctions et des licences.
ASML peut-il désactiver les machines chinoises ?
ASML peut-il désactiver les machines chinoises ? En pratique, ASML contrôle surtout les services de maintenance, pièces détachées et mises à jour. Une “désactivation” à distance généralisée serait complexe et très encadrée.
Où en sera ASML dans 5 ans ?
Où en sera ASML dans 5 ans ? ASML devrait rester clé grâce au quasi-monopole EUV et à la demande IA, mais sa trajectoire dépendra des contrôles à l’exportation, de la Chine et de la chaîne d’approvisionnement.
Quelle est la différence entre les machines DUV et EUV d’ASML ?
Quelle est la différence entre les machines DUV et EUV d’ASML ? Les DUV utilisent 248/193 nm, les EUV 13,5 nm, ce qui permet de graver des puces plus avancées, indispensables à l’IA et aux technologies de pointe.
Pourquoi les sanctions américaines n’ont-elles pas fait chuter les ventes d’ASML en Chine ?
Pourquoi les sanctions américaines n’ont-elles pas fait chuter les ventes d’ASML en Chine ? Parce que les clients ont anticipé de futures interdictions en stockant des systèmes DUV, faisant de la Chine un premier client en 2023-2024.
Pourquoi les semi-conducteurs sont-ils un enjeu de sécurité nationale ?
Pourquoi les semi-conducteurs sont-ils un enjeu de sécurité nationale ? Parce que les semi-conducteurs alimentent smartphones, centres de données, automobiles, mais aussi missiles, drones et avions militaires, donc contrôler leur production est stratégique.

