En théorie, les résidences universitaires sont un refuge pour les jeunes en quête de stabilité. En pratique, certains étudiants y découvrent une précarité extrême : expulsions rapides, aides insuffisantes, logements rares. Une étude de la Fondation Abbé-Pierre met en lumière la fragilité de ces résidents, souvent déjà en difficulté.
Des expulsions plus fréquentes qu’on ne le croit
Entre janvier 2022 et février 2023, 193 décisions d’expulsion ont été prononcées dans des résidences gérées par le Crous. Les villes les plus touchées sont celles où la tension sur le logement est maximale : Paris, Versailles, Lille ou Aix-en-Provence.
Dans la moitié des cas, le problème vient d’un simple loyer impayé. Et ce n’est pas étonnant : un étudiant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté, et près d’un sur deux doit travailler à côté de ses études pour s’en sortir, rappelle la Fondation Abbé-Pierre.
Témoignages d’étudiants précarisés
C’est le cas de Rojda, étudiante syrienne en licence de cinéma à Paris. Lors de sa première année, elle percevait environ 720 € par mois (bourse et APL), juste assez pour régler son loyer. Mais après une demande d’asile, ses aides ont chuté à 200 €. « Impossible de payer un logement avec ça. Le 31 août 2022, j’ai été mise dehors en 15 minutes. On a désactivé ma carte d’accès et j’ai dû dormir chez des amis… ou dans la rue », raconte-t-elle.
Pour beaucoup, l’expulsion marque un point de rupture : certains abandonnent leurs études, faute de toit.
Des procédures expéditives et contestées
Contrairement aux locataires du parc privé, les étudiants en résidence universitaire ne bénéficient pas de la trêve hivernale ni de délais légaux suffisants. Selon la Fondation, plus de la moitié des expulsions recensées ont été exécutées sans délai, parfois accompagnées de méthodes brutales : changement de serrure, coupure d’électricité, retrait d’affaires personnelles.
Le Cnous, qui supervise les Crous, se défend. Son directeur général adjoint affirme que les expulsions restent « rares » et ne sont prononcées « qu’en dernier recours ». Il rappelle aussi que 30 % d’assistants sociaux supplémentaires ont été recrutés pour aider les étudiants en difficulté.
Un problème structurel de logement étudiant
Derrière ces drames se cache une réalité chiffrée : seuls 6 % des étudiants en France sont logés en résidence Crous, sur 2,7 millions d’inscrits. Faute de places, les baux ne sont pas renouvelés pour 60 % des occupants afin de laisser de la place aux nouveaux bacheliers.
La Fondation Abbé-Pierre et plusieurs associations étudiantes réclament une révision du régime locatif des résidences universitaires, avec plus de garanties procédurales et un accompagnement social renforcé. L’idée : prévenir les impayés avant qu’ils ne mènent à l’expulsion.
Prévenir plutôt que punir
Pour Marianne Yvon, responsable de l’espace solidarité habitat, la priorité est claire : « Chaque étudiant en difficulté devrait bénéficier d’un suivi social, avec mobilisation d’aides financières adaptées ». Elle insiste également sur la nécessité de construire 15 000 logements étudiants par an et de faire respecter l’encadrement des loyers dans les villes universitaires.
En attendant, des milliers de jeunes comme Rojda restent exposés à une double peine : perdre à la fois un toit et la chance de poursuivre leurs études. Un rappel brutal que le logement étudiant demeure l’un des points noirs de la vie universitaire en France.

