Le phénomène n’est plus réservé aux applis de rencontre. De plus en plus de salariés quittent leur poste… sans prévenir. Un simple silence. Plus d’appel, plus de mail. Ce qu’on appelle le « ghosting » s’installe doucement dans le monde professionnel. Et derrière chaque disparition, il y a souvent un mal-être profond.
Quand partir sans prévenir devient la seule option
Ils s’appellent Ben, Lyka ou Orane. Tous ont en commun d’avoir quitté leur travail sans un mot, ni un adieu, du jour au lendemain. Pour Ben, c’était l’épuisement. Pour Lyka, un départ déjà planifié vers une autre vie. Et pour Orane, un besoin vital de se protéger.
Ben, 25 ans, travaillait dans une entreprise d’ingénierie du sud-est. Impliqué, il a gagné rapidement la confiance de ses supérieurs. Mais la crise sanitaire est passée par là. « Pendant les confinements, j’étais l’un des seuls à rester sur site, avec la même charge de travail, mais sans personne autour », explique-t-il. L’absence de reconnaissance, les nuits sans sommeil, le sentiment d’être à bout. Lorsqu’il demande une rupture conventionnelle, sa RH lui répond d’attendre. Puis finit par lui dire sèchement de « poser sa démission ». Il prend des congés, part en Grèce, et… n’est jamais revenu. « J’ai juste envoyé un selfie de moi en maillot sur la plage », lâche-t-il, amer.

Un mal-être devenu silencieux
Jean-Christophe Villette, psychologue du travail, analyse ce phénomène émergent. Pour lui, même s’il reste marginal, l’abandon pur et simple d’un poste sans explication s’inscrit dans une évolution plus large du rapport au travail. « Ce que les jeunes salariés sont prêts à supporter a changé », observe-t-il. La pandémie a bousculé les certitudes. Le retour au bureau ou à des conditions de travail éprouvantes n’est plus accepté comme une fatalité.
Et dans certains secteurs — comme le médico-social —, les prestataires ne viennent plus, ou alors une journée, puis disparaissent sans explication. Une habitude, à force, qui devient un signal fort : il faut repenser les relations humaines au travail, dès l’accueil.
Lyka : un billet pour la Russie… et une page tournée
Lyka, 30 ans, était en RH dans une entreprise tech en région parisienne. « Le dialogue avec ma responsable était rompu. Elle était méprisante, je ne voyais aucune reconnaissance. » Elle organise alors son départ avec son compagnon pour la Russie. Maison vidée, billets pris. Elle demande une rupture conventionnelle, refusée. Si elle démissionne, c’est trois mois de préavis. Impossible pour elle d’attendre. Elle coupe donc court : « J’ai arrêté d’allumer mon téléphone français. »
Ce silence, Lyka l’assume. Elle estime avoir donné ce qu’elle pouvait. Et qu’en retour, elle n’a reçu que mépris. « Quand plus rien ne va dans les deux sens, je pars. C’est tout. »

Orane : “Je pleurais le matin, je pleurais le soir”
Orane, elle, travaillait dans la grande distribution, près de Mulhouse. Son dernier poste chez Norma s’est rapidement transformé en calvaire. Une responsable directe humiliante, des remarques intrusives, une charge de travail démesurée. « Elle me reprochait tout ce qui n’allait pas. Même ma vie privée y passait. »
Jusqu’au jour où Orane n’en peut plus. Elle se lève, s’écoute, et décide de ne plus y retourner. « Je ne pouvais plus. C’était ma santé mentale ou le boulot. » Elle ne rappellera jamais l’entreprise.

Une alarme pour les employeurs
Le ghosting professionnel, aussi marginal soit-il, doit interroger les pratiques managériales. Le psychologue Jean-Christophe Villette en est convaincu : « Les pratiques d’abandon de poste sont un symptôme. Si on ne réfléchit pas à la manière dont on accueille, encadre et respecte les salariés dès le départ, ça ne changera pas. »
Les nouvelles générations attendent du respect, de l’écoute, de la clarté. Elles rejettent les modèles autoritaires, les rapports de force, et fuient quand elles sentent qu’aucune autre issue n’est possible.

