« Les actionnaires des banques sont extrêmement patients » selon Christophe Nijdam

Pour Christophe Nijdam¹ la valorisation des banques françaises reste faible et les actionnaires qui détiennent des bancaires font preuve d’une grande patience face à des établissements cotés qui détruisent de la valeur depuis 2009. Membre du collège du régulateur européen des banques (EBA), Christophe Nijdam qui est aujourd’hui senior advisor chez Alphavalue après avoir été tour à tour banquier, analyste financier puis secrétaire général de Finance Watch, s’exprime ici à titre personnel. Il  décrit les bouleversements qui vont intervenir dans la gouvernance bancaire au cours des prochaines années avec à la clé une plus grande maîtrise des risques. Un rempart qu’il convient de mettre en place rapidement pour éviter une nouvelle crise financière.

Les prochaines années seront déterminantes pour la gouvernance des banques. Quels sont les changements imposés au sein des conseils d’administration par le régulateur européen ? 

Christophe Nijdam : En septembre 2017, l’European Banking Authority (EBA) et l’Autorité Européenne des marchés financiers (Esma) ont édicté des recommandations communes en matière de gouvernance bancaire et ont retenu principalement trois axes de progrès au niveau des conseils d’administration. Ils s’appliqueront à compter de juin 2018. D’abord, les régulateurs introduisent la notion de « compétences personnelles ». Elles seront exigées des administrateurs de banque. Le lobby bancaire  s’est battu pour maintenir le concept de compétence collective mais les autorités ont tenu bon. Pour un administrateur, il ne s’agira pas d’être compétent sur l’ensemble des sujets bancaires mais il devra a minima être compétent sur des sujets spécifiques au métier de banquier.

Deuxième axe : les administrateurs qui siègent au conseil vont devoir se pencher davantage sur les sujets qui leurs sont soumis. Cela va représenter une masse plus importante de travail. Un sondage a été réalisé pour savoir combien d’heures de travail nécessitait un poste d’administrateur de banque et au vue des résultats, l’EBA et l’Esma ont estimé que le nombre de mandat devait être limité à quatre par administrateur.

En matière de gouvernance bancaire…les recommandations du régulateur évoquent un nouveau concept difficile à mettre en œuvre mais intéressant. Il s’agit d’être capable de faire preuve « d’indépendance d’esprit »

Le troisième axe a trait à l’indépendance des administrateurs de banque. L’indépendance économique des membres du conseil d’administration est une notion assez bien définie, mais les recommandations évoquent un nouveau concept plus difficile à mettre en œuvre mais intéressant. Il s’agit d’être capable de faire preuve « d’indépendance d’esprit ». Il est indispensable d’éviter ce qu’on appelle le « groupthink ». Le chercheur en psychologie Irving Janis, avait défini ce phénomène sociologique comme étant « un mode de pensée dont les gens usent lorsqu’ils sont profondément impliqués dans un groupe uni, quand le désir d’unanimité des membres outrepasse leur motivation à concevoir d’autres solutions de façon réaliste». Face à des situations complexes, le « groupthink » peut s’avérer dangereux car, au nom du consensus, des administrateurs peuvent prendre de « mauvaises » décisions ou des décisions « irrationnelles » par soucis de conformité. Cette exigence d’indépendance d’esprit concernera tous les administrateurs, indépendants ou non. Une grille est d’ores et déjà fournie avec les recommandations pour déterminer les critères à prendre en compte.

Quel sera l’impact de cette réforme de la gouvernance bancaire ? 

Christophe Nijdam : Pour les prochaines assemblées générales de 2018, appelées à statuer sur les comptes de 2017, ces « régles » ne s’appliqueront pas encore mais les établissements bancaires vont certainement commencer à en tenir compte. Il ne s’agit pas d’une directive, ni de régulation technique mais seulement de recommandations, un peu comme le code Afep Medef, auquel il viendra se superposer en France. L‘application sera progressive. Les banques qui ne s’y conformeront pas, devront expliquer pourquoi.

Il faudra aussi plus de diversité en matière de compétences dans les conseils, et des administrateurs de banque mieux formés. L’impact sur les réseaux coopératifs et mutualistes va être très important.

La gouvernance c’est la tour de contrôle des banques, le conseil d’administration c’est le copilote de la banque. Si ces nouvelles recommandations qui relèvent du « comply or explain » avaient été en place, dans les années qui ont précédé la quasi-faillite de Dexia, les administrateurs auraient certainement challengé la direction. Ils se seraient demandé s’il était normal et souhaitable d’introduire dans la politique commerciale de Dexia des prêts aux collectivités avec des options cachées sur devises qui réduisaient le coût apparent de l’emprunt mais exposaient collectivités et hopitaux à des risques futurs. Les prêts toxiques n’auraient peut-être pas vu le jour. Mais, à l’époque, c’est le « groupthink » qui a prévalu au sein du conseil, avec le résultat que l’on connaît.

Il va donc falloir plus de diversité en matière de compétences, et des administrateurs de banque mieux formés. L’impact sur les réseaux coopératifs et mutualistes va être très important. En Europe, il y a environ 6000 banques et 6000 prestataires en service d’investissement (PSI), sans inclure les filiales. Le principe de l’indépendance d’esprit s’appliquera à tout le monde. On devrait assister progressivement à un renouvellement (au sens de changement) d’au moins 10 à 15 % des administrateurs. Quant aux filiales de ces établissements, chacune devra compter au moins un administrateur indépendant à son conseil, avec les compétences requises. A l’échelle européenne, il faudra trouver a minima 12 000 administrateurs qui répondent aux nouveaux critères, selon mes calculs.

En attendant ces changements en termes de gouvernance qui doivent permettre de mieux maîtriser les risques, où en est le renforcement des fonds propres imposé par le Comité de Bâle. Les banques sont-elles devenues plus solides  ? 

Christophe Nijdam : On peut effectivement se poser la question de savoir si les banques seront en mesure de résister à une nouvelle crise, si leurs fonds propres seront suffisants pour absorber de nouvelles pertes éventuelles.  Pour y répondre, il faut se souvenir que pendant la dernière crise, les établissements les plus touchés ont accumulé des pertes égales à 10 % du total de leur bilan. À l’époque leurs fonds propres ne représentaient que 1,5 % à 3 % de celui-ci. Aujourd’hui, ce n’est pas beaucoup mieux : la réglementation bancaire impose du 3 % et les établissements bancaires affichent entre 3 et 5 %.

Il n’est pas certain que les décisions de Bâle III ramènent la confiance, selon Christophe Nijdam

L’accord Bâle III annoncé la semaine dernière, a été bien reçu par les actionnaires qui voient peut-être s’éloigner des augmentations de capital dilutives, mais la sécurité réglementaire, la couverture des risques par les fonds propres reste encore sujette à caution. Les progrès faits en termes de réglementation sont très relatifs. La réglementation reste micro prudentielle et non macro prudentielle.

Il n’est pas certain que les décisions sur Bâle III ramènent la confiance. La polémique qui consiste à dire que les banques européennes « bidouillent » leur niveau de fonds propres, risque de perdurer. On continue à leur autoriser l’utilisation de modèles à mi chemin entre leur modèle interne d’autoévaluation des risques et les modèles standards utilisés par les banques américaines ou encore les petites banques européennes. En 2027, elles seront tenues d’afficher 72,5 % des fonds propres que nécessiterait l’évaluation grâce au modèle standard… Soit 20 ans après le début de la crise ! La Fédération Bancaire Européenne avait sorti en septembre 2016 un chiffre qui vaut ce qu’il vaut : « Il faudrait 900 milliards € de plus au capital des banques de l’UE si on adoptait les modèles standards à 100 % » disait-elle, ce qui laisse penser que les fonds propres qui protègent d’une crise systémique sont encore largement sous-estimés en Europe…

Donc le risque systémique sur les marchés puis sur les banques, tant redouté en 2008 lors de la faillite de Lehman Brothers, n’a pas disparu ? L’Union Bancaire, la résolution bancaire, la séparation des métiers, la garantie des dépôts… où en sont les mesures de protection promises ? 

Christophe Nijdam : Les promesses des politiques n’engagent que ceux qui les croient… Pour exemple, celle du président Hollande en matière de séparation bancaire. S’agissant de la séparation des métiers qui devait conduire à réduire la taille des banques et à compartimenter les risques, elle a été enterrée le mois dernier, avec le projet de directive bancaire Barnier de 2014. Ce projet avait fait suite au rapport Liikanen lui-même inspiré des projets de régulation Volcker (américain) et Vickers (britannique), qui ont également du plomb dans l’aile. En enterrant le projet Barnier, l’Union Européenne donne un prétexte en or aux banquiers britanniques pour que ceux-ci demandent à leur régulateur de surseoir à la séparation Vickers sous couvert de distorsion de concurrence, le fameux « level-playing field » qui fait partie des arguments de base des lobbyistes du secteur. Conclusion, c’est un retour à la case départ de 2007, on aura un peu plus de fonds propres mais toujours pas assez.

Quant au « Fond de résolution bancaire » qui devait permettre de « plier » une banque en difficulté, il sera abondé pour représenter entre 30 à 35 milliards € en 2025.  C’est largement insuffisant.

Quant à l’Union bancaire, annoncée en juin 2012, elle devait unifier la supervision des banques de la zone euro et conduire à la création d’un fonds  pour résoudre les problèmes afin que ce ne soit plus le contribuable qui paie en cas de faillite d’une banque « too big to fail ». Un système de supervision unique au niveau de la BCE a certes été mis en place dans la zone euro. Il concerne 120 banques et impose certaines règles. Ça fonctionne à peu près. Quant au « Fond de résolution bancaire » qui devait permettre de « plier » une banque en difficulté, il sera abondé pour représenter entre 30 à 35 milliards € en 2025.  C’est largement insuffisant. D’autant qu’on a vu avec la faillite de la banque italienne Monte Paschi di Sienna que ça n’avait pas fonctionné pour des raisons politiques en Italie.

L’application de l’accord sur le mécanisme de résolution unique a été présentée comme un succès en juin 2017 en Espagne, lors de la faillite du Banco Popular.  La banque espagnole n’a pas pu faire face longtemps à des retraits quotidiens de 2 milliards €. Elle a connu une crise de liquidité et non de solvabilité puisque son ratio de fonds propres était supérieur à 10 %  fin 2016 et dépassait sensiblement celui requis par la réglementation. Le problème fut l’évaporation  de 30 % de ses 82 milliards € de dépôts qui constituaient 56% de son bilan, ceci en l’espace de quelques semaines. Banco Popular a été adossé à Santander. Deuxième pilier de l’Union Bancaire, le « bail-in », c’est-à-dire le renflouement interne d’une banque en difficulté par ses actionnaires n’a pas fonctionné à 100 % pour Banco Popular qui a dû être renflouée en grande partie par les actionnaires de Santander lesquels ont dû endosser 7 milliards €.

Quant au troisième pilier de l’Union Bancaire, à savoir une garantie unique et solidaire des dépôts bancaires à l’échelle européenne, le projet de directive EDIS (« European Deposit Insurance Scheme ») est dans les limbes car l’Allemagne ne veut pas en entendre parler…

Je ne pense pas qu’il y ait de bulle sur les valeurs bancaires mais, bien évidemment, si la bourse connaît une nouvelle crise, les cours des bancaires vont aussi souffrir

Des bulles se sont créées, aussi bien dans l’obligataire, sur les marchés actions et même sur l’immobilier, ceci ne fait-il pas courir de nouveaux risques au système financier et aux actionnaires des banques ? 

Christophe Nijdam : Si le prix des actifs est effectivement très élevé, on ne peut pas appliquer ce raisonnement aux valeurs bancaires européennes. Je ne pense pas qu’il y ait de bulle sur les valeurs bancaires mais, bien évidemment, si la bourse connaît une nouvelle crise, les cours des bancaires vont aussi souffrir. D’après les chiffres du cabinet d’analyse financière indépendante AlphaValue, les 38 banques européennes se paient 12 fois leurs bénéfices 2017 contre 17 fois pour l’ensemble des 470 valeurs suivies par AlphaValue. Pour les banques françaises, on se situe entre 9 et 13 fois les bénéfices. Si on compare maintenant la capitalisation boursière des banques à leur valeur d’actif net (c’est-à-dire leurs fonds propres), ce que les anglo saxons appellent le « Price to Book », ce ratio est en dessous de 1.  Le price to book est à 0,9 fois contre 1,8 fois pour l’univers des valeurs suivies par AlphaValue et 1,7 fois avant la crise de 2008. Les banques valent donc moins en bourse que leurs capitaux propres au bilan.

Le problème qui se pose est celui de la taille de géant des banques. Les politiques de notre pays peuvent-ils accepter qu’elles resserrent encore davantage les menottes avec lesquelles elles tiennent les États et les citoyens en otages ?

Que reflète cette sous-valorisation alors que les bénéfices n’ont, pour certaines banques, jamais été aussi élevés ? 

Christophe Nijdam : La rentabilité des banques européennes s’est affaissée post-crise. Le ROE (Return on equity ou rentabilité des fonds propres) est attendu aux alentours de 7,2 % en 2017, tandis que leurs fonds propres leur coûtent du 9,7 %, un chiffre qui reflète la rémunération du risque qu’exigent les actionnaires des banques.

Imaginez qu’en 2007, le ROE des banques européennes atteignait 17 %  et le coût de leur capital seulement 10 %. Ce qu’on peut dire aujourd’hui sans se tromper c’est que les banques détruisent de la valeur depuis 2009, et que les actionnaires des banques qui acceptent cette situation, sont extrêmement patients. Mais je ne crois pas qu’on puisse parler de bulle sur le secteur.

Ces ratios, très différents de ceux de 2017, montrent aussi qu’il y a des anticipations très négatives sur le secteur. Quelles sont-elles selon vous ? 

Christophe Nijdam : La situation actuelle s’explique effectivement. D’abord, les investisseurs et les banques elles-même considèrent qu’il existe toujours une incertitude réglementaire, à tort à mon avis. Ils craignent qu’on continue à exiger de plus en plus de fonds propres. On a vu avec Bâle III annoncé la semaine dernière que ce risque est différé aux calendes grecques.

Je suis surpris par la vitesse à laquelle se développent les fintechs qui vont venir « mordiller les mollets des banques » sur leurs marchés plus traditionnels

Ensuite, et c’est probablement le problème numéro un, la politique monétaire de taux bas a complètement écrasé les marges bancaires de la banque de détail. En banque d’investissement, les banques ne peuvent plus s’adonner à leur sport favori : le « carry trade » qui consiste à placer des liquidités abondantes sur le marché obligataire secondaire. L’assurance vie est plombée par les rendements des fonds en euros qui sont au plancher, de même que la gestion d’actifs a du mal à se rémunérer alors que les placements sans risques ne rapportent presque plus rien.

Enfin, je suis surpris par la vitesse à laquelle se développent les fintechs qui vont venir « mordiller les mollets des banques » sur leurs marchés plus traditionnels.  Tout cela ne dresse pas un tableau très optimiste.

Enfin, dans certaines banques, il y a manifestement un problème managérial et des difficultés pour s’adapter à ce nouvel environnement. Certaines banques perdurent avec des rémunérations hors normes pour quelques « happy few » et des effectifs désormais pléthoriques, sans grande vision stratégique de la part de leurs dirigeants.

Pensez-vous que l’on puisse encore assister à des fusions bancaires pour pallier la faible rentabilité des banques européennes et notamment françaises ? 

Christophe Nijdam : Je suis très dubitatif. La question n’est pas de savoir si on va trouver suffisamment de fonds propres pour faire une telle opération, au contraire de ce qu’affirme le lobby du secteur.  Le problème qui se pose est celui de la taille de géant des banques. Les politiques de notre pays peuvent-ils accepter qu’elles resserrent encore davantage les menottes avec lesquelles elles tiennent les États et les citoyens en otages ?

¹ Co-auteur (en collaboration avec Jézabel Couppey-Soubeyran) de « Parlons banque en 30 questions » paru à la Documentation Française (deuxième édition en mars 2018) et auteur de « Calculatrix » paru aux éditions LLL en octobre 2017.

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