Eolien, Automobile, Chimie : douze émetteurs passés au crible pour le risque lié aux Terres rares

Après avoir braqué les projecteurs sur l’évasion fiscale dans le secteur des Télécoms, le réseau d’engagement actionnarial Shareholders for Change¹ (SfC), pionnier en matière d’investissement socialement responsable (ISR), met en lumière la face cachée de la transition écologique et numérique et plus particulièrement la problématique des Terres rares.

Pour analyser les enjeux et sensibiliser les émetteurs concernés, ce collectif d’investisseurs fédérés autour de l’investissement durable, vient de publier une étude très documentée sur la responsabilité des entreprises dans la chaîne d’approvisionnement en métaux rares. Elle permet d’identifier les questions auxquelles les entreprises concernées doivent répondre pour satisfaire aux impératifs de durabilité et de responsabilité. A l’heure où se terminent les assemblées générales, une entreprise comme Renault qui tient son AG le 12 juin 2019, serait bien inspirée de consacrer un exposé à ce sujet de long terme.

« Que ce soit dans les téléphones portables ou les ordinateurs, dans les éclairages ou les systèmes intelligents d’économie énergétique, dans les équipements d’énergies renouvelables ou encore les véhicules électriques, les métaux rares sont devenus des composants indispensables de nombreux objets de la vie quotidienne. » constate l’étude.

Or, la demande croissante dans ces métaux n’est pas sans conséquences sur l’environnement.  En fonction de leurs conditions d’extraction, l’exploitation de métaux rares peut avoir des effets négatifs plus ou moins signicatifs au niveau humain et environnemental. Les grandes entreprises qui commercialisent ou produisent ces technologies ne peuvent se dédouaner des risques que posent leurs sources d’approvisionnement, ne serait-ce aussi parce qu’au plan financier, elles courent des risques de rupture d’approvisionnement et donc d’interruption d’activités.

Une problématique géopolitique externe à l’entreprise

En effet, certains marchés de terre rares vont devenir à l’avenir un levier diplomatique voire une arme économique. L’approvisionnement dépendra alors de facteurs extérieurs à l’entreprise sur lesquels elle n’a aucune prise. Dernièrement les menaces à peine voilées de la Chine à l’égard du gouvernement américain,  de cesser ses approvisionnement en terres rares, ont fait prendre la mesure d’une précarité qui n’est pas à prendre à la légère. La Chine à la main sur 90 % des métaux rares exploités au monde. Les terres rares sont assurément un outil diplomatique puissant car les industries du futur que sont les énergies nouvelles et le digital ne peuvent s’en passer.

Et les risques de rupture d’approvisionnement ne sont pas les seuls. Les entreprises doivent également être vigilantes sur les risques qu’elles font courir à l’environnement et aux populations qui vivent sur les lieux d’extraction. Les coulées de boue transportant des métaux lourds et autres composants chimiques/organiques utilisés dans le processus industriel d’enrichissement du minerai de fer, qui se sont déversées en janvier 2019 au Brésil suite à la rupture d’un barrage minier du groupe Vale ont provoqué la mort de 228 personnes au moins.  Il s’agissait d’extraction de fer qui n’est pas un métal rare mais l’exploitation des terres rares fait courir le même type de danger et peut donc avoir des conséquences désastreuses sur l’environnement. Rejet des déchets toxiques, pollution des nappes phréatiques, manque de protection pour les ouvriers, érosion et atteinte à la fertilité des terres, perte de biodiversité, contamination des sols par les métaux et produits chimiques utilisés etc. un vrai musée des horreurs environnementales.

Responsabilité élargie à la chaîne d’approvisionnement des multinationales

La Chine en tant que producteur est détenteur des terres rares est également au centre de toutes ces polémiques du fait des conditions d’exploitation qu’elle tolère. « Il faut savoir que dans la plupart des pays concernés, les techniques d’extraction et de purification sont très polluantes. Elles utilisent des procédés hydro métallurgique et des bains d’acide qui rejettent les métaux lourds » explique l’étude.

Aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France des règles plus ou moins contraignantes ( Loi Dodd-Frank, Modern Slavery Act, Loi sur le devoir de vigilance ) existent. Elles sont extra territoriales et s’appuient sur le concept d’une responsabilité de l’entreprise élargie à sa chaîne d’approvisionnement. Elles exigent une prise en compte de la conformité des pratiques. Où que soient les lieux d’extraction, cette responsabilité élargie s’impose progressivement à tous les niveaux opérationnels de l’entreprise et à ses sous-traitants. L’émetteur qui ne respecte pas les règles court un risque réputationnel que ses actionnaires doivent prendre en compte.

Les énergies renouvelables, pas si durables

« Aucune énergie n’est renouvelable car elle utilise toujours des matières premières épuisables » rappelle l’étude. L’autre point faible des industries qui utilisent les métaux rares, est que leur extraction est concentrée sur un petit nombre de pays, qu’ils sont extraits en faible quantité, et sont souvent un sous-produit ou un coproduit d’une autre production de métaux. Les prix et les conditions d’approvisionnement ne dépendent donc pas forcément de l’équilibre offre/demande. Ces métaux rares sont aussi difficilement substituables et, souvent utilisés au travers d’alliages, leur recyclage est compliqué et énergivore.

Ces caractéristiques, nécessitent donc un examen en profondeur des productions énergétiques dites renouvelables concernées. Il faut par exemple se poser la question de savoir si la production d’électricité à partir de l’éolien en mer, ne consomme pas plus d’énergie, s’agissant des caractéristiques des métaux et matériaux utilisés, qu’elle n’en produit. L’investisseur socialement responsable doit donc s’intéresser à de nouveaux indicateurs, comme le taux de retour sur investissement énergétique, qui se calcule en prenant la production énergétique rapportée à la dépense énergétique nécessaire pour produire.

Il doit aussi se pencher sur les perspectives de recyclage et les bonnes pratiques en la matière, s’intéresser aux progrès des productions associés lorsqu’il s’agit de co-extraction, poser par exemple la question de savoir s’il existe des marges de progression en la matière. Ou encore se renseigner sur les recherches sur les matériaux de remplacement.

Promouvoir le renouvelable c’est bien, s’affranchir de leur dépendance aux terres rares, serait mieux

La dynamique de la demande de métaux rares repose donc fortement sur l’évolution de la consommation d’énergie décarbonnée via le développement de l’éolien et du solaire, mais ceci créé de nouvelles dépendance vis-à-vis des métaux stratégiques, avertit Shareholders for Change. Autrement dit, il ne suffit pas de promouvoir le renouvelable il faut être capable de s’affranchir à la dépendance de certaines ressources.

Le problème de la transition énergétique est donc déplacé vers les métaux rares,  composants utilisés par les industriels de la transition énergétique. Ainsi, les turbines éoliennes offshore en sont une industrie très consommatrice. Il faut jusqu’à une tonne de terres rares ( principalement de la Neodyne) pour installer un mégawatt de puissance électrique. Et pour diminuer la température de 2° grâce à l’éolien, il faudrait utiliser 400 000 tonnes de neodyne, un chiffre à comparer avec les 7000 tonnes par an produites actuellement, constate l’étude.

Le comportement RSE d’une douzaine de multinationales analysé en détail

En plus de lancer l’alerte sur le problème des terres rares auprès de tous les actionnaires responsables, l’étude de Shareholders for Change va plus loin et analyse le niveau de prise de conscience de cette problématique, chez les grandes entreprises les plus concernées en Europe.

Le secteur de l’énergie éolienne européenne qui doit constituer entre 30 et 35 % du parc de renouvelable et d’hydraulique installé en 2040, est au centre de cette analyse car une mutation des technologies est en cours. Ainsi, à l’horizon 2020, la moitié des éoliennes offshore seraient amenées à utiliser des turbines à entrainement direct, technologie qui utilise des terres rares, notamment le néodyme et le dysprosium, alors que le parc éolien actuel installé utilise majoritairement des turbines composées d’une transmission avec multiplicateur, souligne l’étude.   Elle a identifié cinq entreprises qui sont concernées par la fabrication pour l’éolien offshore et analyse leur exposition aux métaux rares, ainsi que leur avancée en matière de RSE s’y rapportant.

Cinq  fabricants d’éoliennes à la loupe

Pour les danois Vestas et Orsted, les espagnols Siemens Gamesa et Iberdola et l’allemand Nordex, l’étude passe en revue les enjeux après avoir répertorié  leurs avancées quant à :

  • Leur niveau d’exposition à l’usage de métaux rares
  • Leur politique de responsabilité dans la chaîne d’approvisionnement
  • Leur gouvernance environnementale
  • La cartographie de leurs fournisseurs
  • La cartographie des risques liés approvisionnement en métaux rares
  • Leur assujettissement règlementaire
  • Leurs solutions et innovations en matière de recyclabilité, de matériaux de substitution, de valorisation des déchets  etc.
  • Leurs indicateurs d’évaluation de l’impact environnemental des turbines

Pour terminer les travaux de recherche de Shareholders for Change exposent une liste de questions qu’en tant qu’investisseur responsable, ils adressent à ces entreprises pour évaluer leur niveau de risque.

Sept groupes de l’automobile et de la chimie passés au crible

L’étude passe au crible sur le même modèle la problématique des terres rares pour les multinationales cotées qui ont lié leur futur à la demande croissante de véhicules électriques. Dans son « Scénario 2°C », l’Agence internationale de l’énergie prévoit, en effet,  une très forte croissance de l’électrification du transport routier d’ici 2060, devant atteindre notamment 1,25 milliard de véhicules électriques légers, rapporte l’étude. Que ce scénario se réalise ou non le développement du véhicule électrique, est déjà une réalité en mouvement puisque «pour répondre à la demande croissante des véhicules électriques, la Commission Européenne a affirmé l’intérêt stratégique pour l’UE de développer une filière de batteries pour les véhicules électriques. Un projet de consortium entre PSA et sa filiale allemande Opel, et le fabricant français de batteries Saft, filiale de Total, prévoit la conversion d’une usine Opel en Allemagne dans la fabrication de batteries pour véhicules électriques » explique l’auteur de l’étude.  Au total, six consortiums européens devraient même voir le jour dans les prochaines années.

Quatre constructeurs automobiles européens ainsi que trois géants de la chimie, sont concernés au premier chef par la problématique des terres rares qui entrent dans la production des batteries ( et plus spécialement des cathodes). Pour le secteur automobile, il s’agit des constructeurs français Renault et Peugeot SA, et allemands Daimler ( maison mère de Mercédès) et BMW,  et pour la Chimie du groupe britannique Johnson Matthey et des deux groupes belges Umicore et Solvay.

¹ Les sept membres fondateurs de Shareholders for Change sont implantés dans différents pays : Allemagne (Bank für Kirche und Caritas eG), Autriche (Fair- nance Vorsorgekasse), Espagne (Funda- cion Fiare), France (Meeschaert AM et Eco Investissements), Italie (Eti- ca Sgr, Gruppo Banca Etica et Fondazione Finanza Etica).
A lire l'étude complète

L’étude ISR de Shareholders for Change (24 milliards € sous gestion) intitulée « Les chaînes d’approvisionnement en métaux rares » a été achevée de rédiger en mai 2019 par le département ISR de Meeschaert Asset Management.

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