Hybrigenics : première dissolution en Bourse d’une biotech in bonis

La société parisienne de biotechnologie (ALHYG) réunira le 20 décembre 2018, une assemblée générale mixte. Si le quorum est atteint, et à condition que les actionnaires la votent, la liquidation amiable d’Hybrigenics sera prononcée. Suite à l’échec d’un essai de phase 2 de son unique molécule en développement, la société n’a plus de perspective, malgré une trésorerie qui s’élevait encore à 4,4 millions € au 30 juin dernier. Le 19 octobre, la cotation de l’action Hybrigenics (0,41 €) a été suspendue.  A la reprise de cotation, le 24 octobre, le titre avait perdu 88 % de sa valeur. La société qui valait une vingtaine de millions € cinq jours plus tôt, ne capitalisait plus que 2 millions €. Les quelque 10.000 actionnaires individuels, détenteurs de l’essentiel du capital d’Hybrigenics ont été pris de court.

Désillusion chez les actionnaires individuels

Peut-on en dire autant des cadres dirigeants ? Rétrospectivement, plusieurs événements montrent qu’une partie du management a tiré son épingle du jeu. Ces 18 derniers mois, en effet, ils ont mis à l’abri, en les reprenant à leur compte, des activités potentiellement rentables de la société. Du côté des petits porteurs, plusieurs d’entre eux ont entrepris de se regrouper, dans la perspective de l’Assemblée générale de décembre 2018. Ils ont du mal à accepter la situation d’impasse dans laquelle se trouve la société « cet été encore, les communiqués optimistes de la direction d’Hybrigenics entretenaient l’espoir d’un rebond » assure une actionnaire engagée dans la bataille.

La molécule vedette d’Hybrogenics n’a pas tenu ses promesses. Il s’agit de l’inécalcitol, un agoniste du récepteur de la vitamine D. En biochimie,  les agonistes sont des substances interagissant avec les récepteurs membranaires. Celui de la vitamine D (VDR, pour vitamine D receptor) joue un rôle clé, encore mal compris, dans de nombreuses maladies, dont les cancers.

Créée en 1997, cotée à partir de décembre 2007 sur Alternext/Euronext Growth, Hybrigenics aura tenté successivement d’exploiter le potentiel thérapeutique de l’inécalcitol contre le psoriaris, le cancer de la prostate, la leucémie myéloïde chronique et leucémie myéloïde aiguë (LMA). Le 18 juillet 2018, par communiqué, la société annonçait la fin du recrutement pour une étude clinique de phase 2 sur la LMA, avec 115 patients ayant un très mauvais pronostic vital. L’inécalcitol était la solution de la dernière chance pour eux, mais aussi pour Hybrigenics. La société avait informé les actionnaires qu’une « étude de futilité » pourrait être réalisée « une fois qu’au moins 64 décès » auraient été enregistrés, ce qui était attendu début 2019. Les patients ont tenu moins longtemps qu’escompté, signe que l’inecalcitol était inefficace.

En 2017, une partie des cadres avait fait sécession 

Depuis 18 mois, peut-être davantage, de nombreux cadres ne croyaient manifestement plus à une percée décisive de l’inécalcitol. Ils avaient fait sécession, repris certaines activités à leur compte, en les payant à crédit. En mars 2017, tout d’abord, Hybrigenics annonce la cession de sa filiale Hybrigenics services, qui fournit des prestations de criblage de protéines à l’industrie. Version donnée par le PDG, Rémi Delansorne, dans un entretien au Revenu, Hybrigenics a « une perspective claire sur l’avenir de ses programmes thérapeutiques et une promesse crédible de création de valeur pour ses actionnaires. Il s’agit donc de concentrer les efforts des dirigeants » sur les programmes en question. Dans l’entretien, Rémi Delansorne explique encore  » en cédant à ses cadres et dirigeants, cette filiale, qui a toujours été profitable, nous les motivons plus directement et créons les conditions structurelles d’un rebond de l’activité sans plus avoir à y consacrer aucun temps ni aucune énergie ». Les explications ne sont pas d’une grande clarté. Cette cession était-elle vraiment indispensable ? A quelle logique répondait-elle exactement ?

Hybrigenics Services est cédé à des dirigeants, regroupés dans une holding dénommée Biofiteam. Les acquéreurs sont, le président d’Hybrigenics Services, son directeur général délégué, six des managers ainsi qu’Albert Saporta, administrateur indépendant d’Hybrigenics SA. La filiale emploie alors 39 salariés sur un total de 57 pour l’ensemble d’Hybrigenics ! Elle a réalisé un chiffre d’affaire de 3,6 millions d’euros en 2016 (contre 2,5 millions la même année pour Hybrigenics SA), en croissance de 3%. Le prix consenti est de 796.000€, et la société est vendue à crédit. Les acquéreurs déboursent seulement 196.000€, le solde est étalé en « trois paiements d’un montant maximal de 200.000 euros chacun, payables sous réserve d’un certain niveau de résultat net d’Hybrigenics Services lors des exercices comptables 2018, 2019 et 2020 », précise les comptes sociaux 2017. En 2017, Hybrigenics Services a perdu 397.000€.

Le 22 décembre 2017, Hybrigenics SA vend encore une division. Il s’agit d’Helixio, petite structure (6 salariés, un million de CA en 2016) dédiée à la génomique, basée à Clermont-Ferrand. Les acheteurs sont là encore les employés et les managers. Prix, 60.000€, toujours à crédit. Les deux cessions ont été validées par des conventions réglementées, conformément à la réglementation qui encadrent les ventes à des dirigeants, a précisé la direction à des actionnaires individuels qui l’ont interrogé mi-novembre 2018.

Un communiqué de presse démesurément optimiste mi-2018

Au printemps 2018, il reste d’Hybrigenics un noyau d’une quinzaine de personnes. Le portefeuille de brevets est singulièrement mince. L’inecalcitol proprement dit est dans le domaine public. Hybrigenics a déposé des brevets annexes, sur des dosages ou des formulations (« l’échec de l’étude clinique de l’inécalcitol dans la LMA rend leur valorisation très peu probable », précise un porte-parole d’Hybrigenics).  La société n’a pas d’outil industriel. Elle ne fabrique pas l’inécalcitol, elle l’achète à un fournisseur américain.

Les fonds qui étaient au capital d’Hybrigenics lors de la cotation  se sont désengagés progressivement. C’est le cas en particulier de Pradeyrol Développement. Ce family office (qui n’a pas souhaité répondre à nos questions) possédait 11,4% du capital d’Hybrigenics fin 2013. Il avait pris cette participation dans le cadre d’un montage, où il apportait à la société la division Helixio (appelée à l’époque Imaxio). Au fil des années, Pradeyrol s’est retiré : 8,9% du capital fin 2014,  5,2% fin 2015, 3,6% fin 2017. A cette date, le flottant représentait 87% de la capitalisation d’Hybrigenics.

Avec ces éléments en tête, le communiqué du 18 juillet 2018 parait démesurément optimiste. « Nous sommes désormais impatients de connaître l’issue de cette étude », soutient Rémi Delansorne. « Plus il sera efficace, plus l’étude durera longtemps ». Au moment où il s’exprime, 50 patients sur 115 sont déjà décédés, ce qui donnait déjà une première indication d’efficacité, ou plutôt d’absence d’efficacité.

Essai de la dernière chance et repli en bon ordre

Un essai de la dernière chance pour l’inecalcitol, sur lequel plus personne en interne ne parie gros; l’organisation d’un repli en bon ordre, afin de sauver les activités d’Hybrigenics qui peuvent encore l’être. Le scénario était écrit dans le document de référence 2016 (page 10).

Hybrigenics se concentre sur « l’inécalcitol qui constitue le seul candidat médicament de la Société au stade de développement clinique ». Si la société ne parvenait pas à commercialiser l’inécalcitol », elle pourrait, « compte tenu du stade précoce de ses autres projets, se trouver dans l’incapacité de mettre sur le marché d’autres produits pendant plusieurs années ». Seuls « les revenus issus des activités de services scientifiques », c’est à dire Helixio et Hybrigenics services « totalement indépendants de l’activité pharmaceutique, ne seraient pas affectés par l’absence de commercialisation de l’inécalcitol. La question se poserait uniquement sur le devenir de l’activité du département de R&D cliniques ».

Dans les mois qui ont suivi la publication du document de référence 2016, les dirigeants d’Hybrigenics n’ont pas insulté l’avenir. Ils ont organisé une augmentation de capital de 6,8 millions €, bouclée en juillet 2017 mais autorisée en 2015, afin de financer l’essai de phase 2 sur les leucémies myéloïdes aiguës. Ils ont, en parallèle, organisé la sortie du périmètre des deux filiales. Fin 2017, les caisses sont pleines et Hybrigenics n’a pas de dettes. Comme chaque année, une convention réglementée est présentée au vote des actionnaires, s’agissant de l’indemnité de départ de Rémi Delansorne, directeur général d’Hybrigenics. « Cette indemnité de départ en cas de révocation s’élève à 24 mois de rémunération mensuelle fixe brute », indique un rapport spécial du commissaire aux comptes de 2017.  La rémunération globale de M Delansorne en 2016 s’élevait à 488.650€. Compte tenu des circonstances, le comité des rémunérations qui a étudié l’opportunité d’un tel versement. Il se conformera aux recommandations du code AFEP-Medef. « Il n’est pas acceptable que des dirigeants dont l’entreprise est en situation d’échec ou qui sont eux-mêmes en situation d’échec la quittent avec des indemnités » spécifie le code patronal.

Le processus de dissolution d’Hybrigenics sera suivi de près chez les Biotechs

Le 20 décembre, Rendez-vous pour une assemblée générale qui devrait respecter les formes si elle peut se tenir avec un quorum suffisant. Aucun reproche ne semble pouvoir être adressé à Hybrigenics, dans ce domaine. Tout semble conforme à la réglementation. Cette dissolution d’une société « in bonis » est une première dans le secteur français des biotechs et l’épisode sera instructif. Comment va se dérouler la liquidation, combien de temps durera-t-elle, un repreneur manifestera-t-il un intérêt pour un actif quelconque, et si oui lequel ?  De nombreuses questions se posent, que les actionnaires individuels ont tout intérêt à anticiper dans la perspective de l’assemblée générale du 20 décembre ( voir notre article ).

Plus généralement, la fin brutale d’Hybrigenics sonne comme un coup de semonce. Un seul produit ou une seule technologie en développement, des années d’essais, d’espoirs et d’échecs. Hybrigenics n’est pas la seule valeur du secteur à présenter ce profil. C’est également le cas de Genfit (GNFT), d’Adocia (ADOC) ou, en Belgique, de Thrombogenics (OXUR). La complexité des biotechnologies a permis d’aller loin dans le story-telling capable de susciter l’engouement des petits porteurs et de leur faire « ouvrir le porte monnaie ». Hybrigenics a sans doute atteint les limites de l’exercice dans son communiqué du 18 juillet 2018.

A lire aussi :

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Moonstone : une proposition fumeuse aux actionnaires d’Hybrigenics

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Pascal

Que vont devenir mes actions Hybrigenics ?

Il y a plusieurs regroupements sérieux en cours. Si vous envoyez un mail à contact@minoritaires.com, nous vous mettrons en contact avec ces groupes. Ne tardez pas.

annick neron

Excellent, merci à Marie-Jeanne Pasquette et à Erwan Seznec pour ce formidable travail d’écriture et de recherche. Enfin un média qui a un rôle pédagogique et respecte les PP complétement démunis face à des investisseurs institutionnels.

Merci, il est rare d’avoir à faire à un petit groupe d’actionnaires aussi sérieux et intègre. Pourvu que ça dure.