Affaire Kerviel-Société Générale : le mensonge de Daniel Bouton

La transparence c’est la confiance…mais qui sait ce qui se passe réellement dans les banques ? Chaque jour lève un peu plus le voile sur les manipulations auxquelles se sont livré les banquiers ces dernières années pour continuer à faire de l’argent malgré la crise ou tenter d’éviter des pertes. Alors que les équipes de la banque de détail se font concurrence sur le terrain,  les dirigeants préfèrent jouer un jeu collectif dans la banque de marchés. Ils n’hésitent pas à partager l’information et à tricher quitte à tomber dans l’illégalité. Avec le scandale du libor, puis celui des changes, celui des dérivés de crédit et plus récemment celui des métaux précieux, ces pratiques anti-concurrentielles sont apparues au grand jour.
Mais en France, les scandales de marchés sont restés relativement rares. La proximité quasi institutionnalisée entre « banquiers « , « régulateurs » et « gendarme des marchés »,  a épargné l’équipe de France de la Finance.
Ainsi, ces huit dernières années, le couvercle est resté bien fermé sur les conditions du débouclage de la position de 50 milliards € de Jérôme Kerviel. Au cours des quatre jours qui ont suivi la prétendue découverte du « rogue trader » et avant l’annonce de la perte au public, les transactions de la Société Générale sur les marchés, sont restées secrètes.

Tout n’a donc pas été dit sur l’affaire Kerviel. Ce sinistre épisode bancaire qui s’est soldé par une perte de près de 5 milliards € dont 3 milliards € pour les actionnaires de la Société Générale et environ 2 milliards € pour le contribuable, recèle encore bien des mystères.

Or, les langues commencent à se délier. Nous avons recueilli des témoignages sur le débouclage de la perte dite Kerviel. Et, ils ne collent pas à la version des faits orchestrée par la Société Générale. La banque et son dirigeant auraient caché des informations capitales qui impliquent les grandes banques françaises.

Daniel Bouton, son président, aurait menti. Et son directeur de la communication aurait livré dans son livre « La semaine où Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial » paru en 2010, un scenario réécrit. Or, comme souvent dans cette finance de marché qui brasse des milliards € dans l’ombre, les bobards peuvent cacher des opérations discrètes dont la finalité reste mystérieuse.

Daniel Bouton soutient qu’il a gardé le secret, c’est faux

Les engagements de Kerviel découverts, selon la banque, le samedi 19 janvier 2008, reflètent une position spéculative de 50 milliards €. Daniel Bouton, le PDG appelle le gouverneur de la Banque de France et le président de l’AMF pour les avertir de la découverte. Le dimanche 20 janvier, il obtient un délai pour pouvoir déboucler la position Kerviel. Il pourra annoncer au marché les pertes qui en découleront le jeudi 24 soit quatre jours plus tard. Pourquoi ne pas rendre les pertes publiques immédiatement ? « Pour garder le secret lors du débouclage et minimiser les pertes », avance la Générale.

Ne pas informer le marché d’un risque de perte colossale, c’est interdit sauf à ce que le PDG promette le secret absolu. Visiblement, le gouverneur de la Banque de France Christian Noyer,  le président de l’AMF Michel Prada acceptent de différer l’annonce sous cette condition. Ils se porteront même garants de la discrétion totale du PDG, auprès de la ministre de l’Economie, Christine Lagarde.

Contrairement à ce qu’il a promis, le soir même, Bouton prend son portable et appelle des patrons de grandes banques françaises. Des témoins de premier plan affirment avoir été joint par Daniel Bouton en personne « vers 21 h …depuis son portable » précise l’un d’eux. Il prévient ses pairs de la découverte des positions du « rogue trader », et du débouclage imminent de celles-ci.

De multiples initiés tentés de protéger leurs positions et/ou de spéculer

Daniel Bouton n’a donc pas gardé le secret, loin de là. Il ne se serait d’ailleurs pas contenté d’avertir ses confrères français. Josef Ackerman patron de la Deutsche Bank, véritable parrain de la banque européenne pendant la crise, aurait été tenu au courant au même moment. Bouton, a-t-il aussi passé le mot à Alessandro Profumo, le patron d’ Unicredito qui recrutera par la suite Jean-Pierre Mustier, le patron de la banque d’investissement lorsque ce dernier quittera la banque de La Défense ?

Daniel Bouton a menti, comme il a pu le faire sur d’autres sujets relatifs à l’affaire Kerviel. Pour protéger sa banque probablement et demander à ses confrères de ne pas jouer contre la Générale ? Mais ce n’est pas un petit mensonge. Les marchés financiers ne sont pas cloisonnés, ce qui se passe à Paris a un impact à Wall Street, à Tokyo ou à Londres. La diffusion de cette information privilégiée a  pu permettre à tous les financiers qui savaient, de protéger leurs arrières, au détriment de ceux qui n’avaient pas l’information. Et certains on pu être tentés de tirer partie de la situation.

Le soir même du dimanche 20 janvier, le cercle des initiés va en effet s’élargir. Les banquiers prévenus ne peuvent pas faire comme s’ils ne savaient rien. Deux de nos témoins, ont partagé immédiatement l’information avec leurs proches collaborateurs, membres du directoire, directeurs financiers ou directeurs des risques. Et il est probable que ces derniers aient, eux aussi, passé quelques coups de fils à leurs équipes pour vérifier l’exposition exacte de leur banque sur les marchés et ses engagements vis à vis de la Société Générale.

La version officielle annoncée par la Société Générale fera état d’un débouclage des positions Kerviel le lundi 21 janvier, c’est à dire le lendemain, sur les places européennes vers 9h30 heure de Paris. Une mission délicate confiée à un trader d’élite, un certain Maxime Kahn.

Des opérations sur les marchés asiatiques passées sous silence ?

Pourtant, nos sources contredisent cette version des faits. Jean-Pierre Mustier, le patron de la banque d’investissement, serait intervenu dès la nuit du dimanche au lundi sur les marchés asiatiques. « On surveillait surtout Tokyo, parce que la plupart des opérations qui ont été dénouées l’ont été à Tokyo » se souvient l’un d’eux. « Bien sûr, le dénouement a eu lieu avant l’ouverture des marchés européens. Pourquoi ? Parce que s’il y avait eu une fuite à 10 h du matin (heure de Paris), alors là, la planète finance sautait » renchérit un autre.

Mais alors, si la décision d’intervenir dans la nuit du dimanche au lundi sur les marchés asiatiques était la bonne, pourquoi la Générale l’a-t-elle dissimulée ? Que s’est-il passé exactement cette nuit là ?

L’AMF mène l’enquête mais ne communique pas ses conclusions

Le gendarme boursier a-t-il fermé les yeux ? Un rapport de Christine Lagarde, alors ministre des Finances, affirme que le 28 janvier 2008, soit 4 jours après l’annonce de la perte Kerviel, Gérard Rameix, à l’époque secrétaire général de l’AMF et initié dès le 20 janvier, décide d’ouvrir une enquête sur le marché du titre et de l’information financière délivrée par la Société Générale. Dans la confusion, des projecteurs seront braqués sur les soupçons de délits d’initiés de l’administrateur Robert Day et de Jean-Pierre Mustier, finalement innocentés.

Les vrais résultats de cette enquête qui a pu porter sur les opérations de marché, si elle a bien eu lieu, n’ont jamais été rendus publics. Toute la lumière reste donc à faire sur les circonstances de la perte Kerviel, évaluée à 4,8 milliards € selon la banque, dans des conditions d’objectivité et de transparence très douteuses. Le juge d’instruction du pôle financier, Roger le Loire, qui a repris le dossier, ne laissera peut-être pas passer cette occasion. Qui sait si quelques moutons noirs n’auraient pas profité des mensonges de Daniel Bouton ?

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Ce que dit Christine Lagarde, alors ministre, lors de l’audition devant la commission des Finances de l’Assemblée Nationale le 4 février 2008, à propos du dénouement de la perte montre les limites de sa compréhension des marchés et de la fiabilité de l’information qui lui a été fournie : « Certains ont avancé que les condition du débouclage de la position auraient pu conduire à une aggravation de la situation des marchés, voire causer la baisse des marchés observée le lundi 21, date à laquelle le débouclage a commencé. Il faut se souvenir que le vendredi après-midi, heure de Washington, le Président Bush annonçait son plan de soutien à l’économie américaine d’à peu près 150 milliards de dollars ; qu’une monoline était déclassée le même jour, entraînant un lourd climat de suspicion sur les activités de réassurance de crédits, qui sont déterminantes pour soutenir les activités de crédit. Dans la foulée,… Lire la suite »

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« Le gendarme boursier a-t-il fermé les yeux ? »

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