Bilan des AG 2016 du CAC40 par Louis Bulidon

C’est la fin de la saison des AG 2016 qui se déroule d’avril à juin, et le moment de faire le bilan. Nous avons interrogé Louis Bulidon, habitué des assemblées générales du CAC40. Cet ingénieur-chimiste en retraite a fait carrière chez ExxonMobil, puis est devenu un de ces minoritaires, actif et dévoué qui depuis plus de vingt ans, pose des questions aux dirigeants. Sa spécialité, c’est l’analyse pertinente des comptes et le coup d’œil avisé sur la stratégie. 

Cette année, il est très circonspect sur l’évolution de ces grand-messes qui présente de moins en moins d’intérêt pour les actionnaires, selon lui, quand le théâtre de la communication remplace trop souvent l’information précise et sincère. Il passe en revue les événements qu’il a estimés marquants et distribue les bons et les mauvais points.

Minoritaires.com : Quel bilan des AG 2016 dressez-vous ?  Quelles sont les évolutions que vous observez ? 

Louis Bulidon : J’ai assisté à seize assemblées générales au printemps 2016. Je constate que d’année en année, il y a moins de monde, et surtout que dans les banques, l’emporte maintenant une perte de confiance entre la salle et la direction : aucun applaudissement, pas de reconnaissance, mais un grand silence à l’égard des dirigeants et parfois du mécontentement sur l’évolution des rémunérations.

Autrement dit l’ambiance est devenue morose, l’AG ne semble plus pour les dirigeants qu’une formalité légale, une prestation avec un discours qui cherche à vous endormir. Les présentations des comptes de résultats respectent trop rarement la rigueur souhaitée, on ne développe que les bons points. Dans les AG des banques, par exemple, on ne donne pas de précisions sur les dépréciations des survaleurs, ou sur les provisions pour litiges qui représentent pourtant des sommes considérables.

Les discours sont lénifiants. Quand l’entreprise est en phase d’expansion, ça passe bien. On ne peut pas être mécontent d’une société comme L’Oréal. En revanche, quand les résultats ne sont pas bons comme chez Saint-Gobain, on devient plus réticent.

Minoritaires.com : En pratique, êtes-vous satisfait de la façon dont se déroulent les réunions ?  Comment se passent les échanges ? 

Louis Bulidon : Dans certaines AG, les actionnaires doivent se déplacer dans les allées vers un micro fixe, faire la queue debout parfois un quart d’heure pour poser leurs questions, les micros qu’on apporte sont difficiles à obtenir. Chez Carrefour, au Crédit Agricole, à la Société Générale, j’ai eu beaucoup de mal à avoir la parole. Chez Saint-Gobain, les réponses aux questions de la salle venues d’anciens collaborateurs , avec pour seul objet les métiers de la compagnie, étaient interminables. Chez BNP Paribas, les clients monopolisaient la parole sur leurs problèmes. Chez Société Générale et Crédit Agricole, ils ont groupé les questions des actionnaires quatre par quatre, puis répondaient en bloc. On ne peut plus vraiment parler de dialogue.

Minoritaires.com : Comment jugez-vous de la qualité des réponses ? 

Louis Bulidon : La pratique de la langue de bois accompagnée de maladresses est monnaie courante dans beaucoup d’AG. Mes questions sont précises et je mets parfois le doigt là où ça fait mal pour faire le pendant de discours à l’eau de rose, alors certains patrons se défilent. Au Crédit Agricole, le nouveau président en exercice, Dominique Lefebvre, homme puissant avec la double casquette puisqu’il est également Président des Caisses régionales, m’a renvoyé à l’AG de l’année précédente qui se tenait en province et à laquelle je n’avais pu assister, pour avoir une réponse à ma question. Chez Saint-Gobain, le président Pierre-André Chalendar m’a répondu, s’agissant de la consolidation du suisse Sika, en cas de succès de son offre, de faire les calculs à partir du document de référence de ladite société qui était disponible. Chez Vivendi aussi j’ai eu des difficultés, Vincent Bolloré me fait penser à un Jean-Marie Messier qui aurait réussi à prendre 15 % du capital, avec encore plus de bagout. Chez Carrefour, j’ai dû manifester bruyamment pour que son président, Georges Plassat, se décide à me faire passer le micro.

La qualité des supports est importante également. Chez BNP Paribas, on a été inondé de chiffres d’une lecture difficile à l’écran avec une succession de commentaires sur les slides que personne n’arrivait à suivre. Ce n’était pas approprié. Et d’une façon générale, les dirigeants qui se donnent la peine de venir discuter avec les actionnaires à la fin de la réunion, c’est terminé. On ne reconnaît plus les vertus de la controverse.

Minoritaires.com : Les médias se sont focalisés sur le débat sur les rémunérations des dirigeants suite au rejet du say on pay de Carlos Ghosn chez Renault. Les actionnaires en AG vous ont-ils parus mobilisés sur cette polémique ? 

Louis Bulidon : Personnellement, ce n’était pas un sujet que je suivais particulièrement jusqu’à ces dernières années. Mais la vision des actionnaires individuels a bien changé à ce sujet. Je constate qu’en fin d’AG lorsque nous discutons entre nous, certains sont très choqués. Ils comparent les rémunérations patronales, avec leur propre niveau de vie, ils n’imaginaient pas de tels chiffres. Il faut dire que l’affaire Ghosn ou encore la rémunération d’Olivier Brandicourt chez Sanofi, ont mis les projecteurs sur des rémunérations hors normes. On n’imaginait pas que les actions de performance attribuées puissent représenter de telles sommes. Chez Saint-Gobain, Colette Neuville a attaqué Pierre-André Chalendar sur sa rémunération. Elle a mis en lumière que les performances exigées pour bénéficier des rémunérations en actions, étaient biaisées car elles s’appuyaient sur le fait que les éléments du compte de résultat gonfleraient automatiquement, en consolidant par intégration globale, le rachat controversé de Sika.

J’ai remarqué un point positif toutefois, cette année, les dirigeants ont très souvent donné le % d’évolution de leur rémunération ce qui a mis en lumière des hausses importantes chez Saint-Gobain (+9,6 %) ou chez Société Générale (+17 %).

Cependant, on constate que les votes sur les rémunérations font encore très souvent l’objet de scores staliniens. Les actionnaires individuels y sont très attentifs mais je me demande si les investisseurs s’intéressent vraiment aux salaires des patrons. Quoiqu’il en soit, c’est une avancée positive qui la loi prévoit bien au final que le say on pay ne soit plus seulement consultatif mais que le conseil d’administration doive revoir sa copie en cas de vote négatif. Reste à voir commet elle s’appliquera.

Minoritaires.com : parmi les AG auxquelles vous avez assisté, quels ont été les événements les plus marquants selon vous ?

Louis Bulidon : Chez Air Liquide, nous avons eu une très bonne assemblée, sans doute la plus réussie pour la qualité de la présentation mais aussi du débat, bien que la Direction ait éludé assez vite, ma question sur le Canada qui leur a coûté de l’argent. Incontestablement, cette augmentation de capital liée à l’acquisition d’Airgaz sera très importante, mais j’apprécie surtout la qualité du président, Benoît Potier, qui a vraiment créé de la valeur pour son entreprise. En revanche, j’ai été désagréablement surpris qu’il soutienne publiquement en AG et sans l’ombre d’un doute, le MEDEF et Pierre Gattaz sur la Loi travail avec comme justification la qualité d’adhérent de son Groupe. J’aurai aimé plutôt être certain qu’au sein du MEDEF aussi il y a avait un véritable débat sur cette loi.

J’ai été assez sensible au fait que chez Danone, Franck Riboud se sente concerné par la baisse du nombre d’actionnaires individuels.

Chez Carrefour, je deviens sceptique. J’observe que les présidents se succèdent depuis le départ de Daniel Bernard et j’ai du mal à croire que ce sera vraiment différent avec Georges Plassart.

L’AG de Saint-Gobain dont les chiffres n’étaient pas bons, a été très longue avec beaucoup de questions peu intéressantes, peu d’éléments sur l’acquisition en cours de Sika qui pose pourtant problème. Colette Neuville a soulevé la question de la rémunération mais le say on pay a tout de même été voté à la quasi-unanimité.

Ce qui s’est passé chez Axa m’a choqué. Pour moi le départ d’Henri de Castries est un scandale. Sous sa direction puis sa présidence qui a duré au total 15 ans, les actionnaires n’ont enregistré aucune création de valeur. Il a par contre touché des rémunérations très élevées. Nous n’avons eu ni explication claire sur son départ, ni bilan de son passage à la tête du groupe. Il a manifesté une indifférence totale vis à vis de la salle, il a laissé l’impression d’un mépris de l’actionnaire individuel.

Le nouveau DG de Sanofi, Olivier Brandicourt ne m’a pas emballé, je préférais les échanges avec le germano-canadien Chris Viehbacher à qui on a reproché de jouer très perso et de vouloir délocaliser le siège outre-atlantique. J’ai demandé au président Serge Weinberg, si ça n’avait pas été une erreur du conseil d’avoir embauché Viehbacher pour le laisser partir un peu plus de cinq ans après, et ça n’a manifestement pas plu.

Chez BNP Paribas, j’ai trouvé que la présentation des résultats comportait trop de détails et n’était pas toujours rigoureuse. Dans les banques, les actionnaires ont toujours en tête les 9 milliards de dollars de pertes de BNP Paribas sur les embargos grillés et les 5 milliards d’euros de pertes liées à l’affaire Kerviel. Pour ramener la confiance, il faudra beaucoup de transparence et une présentation plus objective de la situation aux actionnaires.

Pas de mauvaises surprises chez L’Oréal et Essilor, il faut dire que les comptes sont toujours bons. Chez L’Oréal, l’AG est bien préparée, elle se déroule dans un bon climat et on n’essaie pas d’influencer le jugement des actionnaires. Chez Essilor, la présentation est bien faite et le management est toujours crédible, c’est une belle assemblée. Chez Schneider-Electric, en revanche, j’ai été déçu car je n’ai pas eu de réponse à ma question posée à Jean-Pascal Tricoire : pourquoi ne s’est-il pas porté candidat au rachat de la branche énergie d’Alstom ? Chez Engie, je constate que Gérard Mestrallet a fait des efforts pour apporter des réponses.

Enfin, c’est pour moi toujours un plaisir d’assister à l’assemblée d’Imerys c’est une des plus belles AG même si nous ne sommes pas nombreux à poser des questions. Il y a un très grand professionnalisme de la part de la Direction, le patron est un ingénieur et il connaît très bien son métier. En plus, on est très bien reçu avenue d’Iena et on vous offre un cocktail de jus de fruits naturel.

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Berlière

bravo pour tous les commentaires reçus tout au long de l’année,
l’analyse sur les agissements Tchenio était pertinente